L’estampage comme au XVIIIe siècle

L’estampage comme au XVIIIe siècle

À La Rochelle, Pierre Campo pratique l’estampage, une technique qui permet de reproduire en terre cuite des sculptures originales des XVIIIe et XIXe siècle. Un savoir-faire sauvé de l’oubli.
 
©patricia-mariniDans cet ancien entrepôt de La Rochelle, qui aurait été il n’y a pas si longtemps un bordel clandestin, des baigneuses de Falconet, des chérubins signés Cholin ou une danseuse de Caffiéri cohabitent avec une Marianne punk. Ces œuvres en terre cuite sont réalisées selon la technique de l’estampage florissante en France au XIXe siècle, qui permet de diffuser des originaux en plusieurs tirages. Un savoir-faire maîtrisé par des artisans qu’on appelait aussi des éditeurs de sculptures auxquels Clodion, Houdon et les autres sculpteurs de l’époque faisaient appel. Comme Georges Caronesi qui crée son atelier parisien en 1879. La demande est alors à son apogée : férue de décoration, la bourgeoisie, qui n’a pas les moyens de s’offrir des pièces uniques, se tourne vers les terres cuites d’art pour orner ses intérieurs et ses jardins à la française. Après la Seconde Guerre mondiale, la technique ne captive plus. Un à un, les ateliers ferment. Le gendre et successeur de Georges Caronesi, qui a hérité des 4 500 formes en plâtre, qui faisaient la richesse de l’atelier de son beau-père, s’est installé à Bergerac en Dordogne en 1938. Pour rebondir, il fait évoluer ses activités en développant la sculpture : il est notamment l’auteur de la statue de Cyrano conçue en 1970 pour la ville de Bergerac, et de nombreuses pièces commandées par Joséphine Baker pour Les Milandes. C’était le grand-père d’Ariane Campo, l’ex-épouse de Pierre. En 2003, la précieuse collection de formes est menacée de destruction : ni les potiers ni les sculpteurs n’en veulent. Le couple se lance corps et âme dans la préservation de ce patrimoine, sans rien connaître de l’estampage : elle est titulaire d’un DESS de mathématiques, lui est informaticien.
 
Découverte empirique
©patricia-mariniIls reconstruisent peu à peu le savoir-faire disparu en faisant appel à la mémoire familiale, aux archives, tout en se basant sur leur connaissance physique et chimique de l’argile. Ils observent et expérimentent la terre, les moules, la sculpture, la cuisson, les patines au lait et prennent conseil auprès de la Manufacture de Sèvres. Ses sculpteurs, les seuls à maîtriser encore ce procédé, leur enseignent par exemple comment travailler « avec des blancs et des noirs », en ponçant l’argile une fois sèche ou en la creusant, humide, pour ici allumer un regard, là donner forme à une chevelure. Très vite, ils se mettent à créer. « Nous avons eu une chance unique : apprendre à sculpter avec pour modèles des Houdon, Clodion ou Michel-Ange » analyse Pierre, qui poursuit dorénavant seul l’aventure.
Au départ, le geste est toujours le même : il s’agit de « pousser la terre dans les creux » de la forme divisée en deux moitiés, de manière à en adopter les reliefs. Les deux côtés sont ensuite assemblés avec de la barbotine. Démoulée alors que la terre est encore molle, la pièce est retravaillée de manière à en enrichir les expressions et à lui insuffler de la vie. Puis, elle est cuite dans un four à 1000 degrés et patinée au lait. À la différence du moulage, l’estampage permet de s’appuyer sur des formes identiques, pieds, têtes ou corps, pour créer des modèles singuliers. « C’est ce que faisaient les sculpteurs des XVIIIe et XIXe siècles », explique Pierre Campo, en montrant les points communs entre deux baigneuses, l’une de Falconet, l’autre d’Allegrain. « Les artistes font les œuvres de leur époque. »
 
Outil pédagogique
©patricia-mariniDe la même manière Pierre Campo adapte aujourd’hui ses formes ou les associe pour répondre aux demandes spécifiques de ses clients. Outre de la restauration, il réalise en effet des travaux à façon, comme le médaillon au-dessus de la scène de la Coupe d’Or à Rochefort, ou des pavés Art déco pour la façade de l’ancien magasin la Samaritaine à Paris. Il crée en outre ses propres œuvres dont l’une a été récompensée par le prix régional des métiers d’art 2012 (réalisé avec Ariane Campo). Enfin, il lui arrive de fabriquer des formes pour des artistes contemporains , notamment le sculpteur Étienne, qui se partage entre Paris et l’Île de Ré, même si certains préfèrent qu’il reste discret à ce sujet. Mais l’estampage est aussi devenu pour lui un outil pédagogique dont il se sert avec les scolaires comme les détenus : « J’emploie alors la sculpture pour passer un message, comme au XVIIIe siècle .»
Pour autant, il se sent parfois bien seul pour porter le poids de ce patrimoine et se pose à son tour la question de sa transmission. Il est parvenu à faire inscrire au titre des monuments historiques seulement 10 % des formes qu’il possède.
 

Visite gratuite de l’atelier tous les samedis après-midis à 14 h 30.
Atelier Campo, 57 rue des Jars, 17000 La Rochelle. Tél. : 06 64 16 42 25.
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